{"id":1538,"date":"2011-04-10T15:20:54","date_gmt":"2011-04-10T14:20:54","guid":{"rendered":"http:\/\/julietterobert.com\/blog\/?p=1538"},"modified":"2011-07-29T18:35:50","modified_gmt":"2011-07-29T16:35:50","slug":"cest-partir-en-hiver-et-revenir-au-printemps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/2011\/04\/10\/cest-partir-en-hiver-et-revenir-au-printemps\/","title":{"rendered":"C&rsquo;est partir en hiver et revenir au printemps"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.julietterobert.com\/blog\/images\/liberia1.jpg\" alt=\"la piscine de la maison de Samuel Doe a Zwedru, Liberia\" \/><br \/>\n<em>La piscine de l&rsquo;ancienne maison de Samuel Doe \u00c3\u00a0 Zwedru &#8211; mars 2011<\/em><\/p>\n<p>C&rsquo;est partir en hiver et revenir au printemps. C&rsquo;est traverser une ville immense \u00c3\u00a0 trois heure de mat&rsquo; en taxi et tes retrouvailles le c\u00c5\u201cur joyeux avec la chaleur, les sons, les odeurs et les lumi\u00c3\u00a8res. C&rsquo;est ton premier road-trip de 1000 km \u00c3\u00a0 19 dans le minivan et tes yeux \u00c3\u00a9carquill\u00c3\u00a9s en traversant la Guin\u00c3\u00a9e malgr\u00c3\u00a9 tes genoux qui remontent sous le menton. C&rsquo;est le bruit assourdissant des insectes le soir. Ce sont les longues heures de moto en plein cagnard sur la piste \u00c3\u00a0 travers la for\u00c3\u00aat et les bouff\u00c3\u00a9es de fra\u00c3\u00aecheur qui s&rsquo;\u00c3\u00a9chappent par intermittence des taillis. C&rsquo;est l&rsquo;odeur am\u00c3\u00a8re, presque \u00c3\u00a2cre, du cacao de contrebande qui inonde la berge au point de passage \u00c3\u00a0 la fronti\u00c3\u00a8re avec la C\u00c3\u00b4te d&rsquo;Ivoire. C&rsquo;est ton sourire quand tu demandes si <em>\u00c3\u00a7a va, un peu ?<\/em> Ce sont leurs sourires quand ils te parlent et leurs visages graves et fatigu\u00c3\u00a9s quand tu les prends en photo.<br \/>\nC&rsquo;est la for\u00c3\u00aat, immense, luxuriante, et la brume du lever du jour qui filtre la lumi\u00c3\u00a8re. Ce sont vos fou-rires en s&rsquo;installant pour passer la nuit dans le 4&#215;4 dans le village le plus recul\u00c3\u00a9 \u00c3\u00a0 la fronti\u00c3\u00a8re. C&rsquo;est te poser certains soirs dans les guesthouses, les bi\u00c3\u00a8res partag\u00c3\u00a9es et ta t\u00c3\u00aate qui dodeline de fatigue. C&rsquo;est <em>ta<\/em> journaliste, avec qui t&rsquo;es exactement sur la m\u00c3\u00aame longueur d&rsquo;onde et les r\u00c3\u00a9flexions que vous vous faites au m\u00c3\u00aame moment. C&rsquo;est Radiohead qui submerge vos oreilles et les \u00c3\u00a9toiles oubli\u00c3\u00a9es, Orion et Cassiop\u00c3\u00a9e que tu regardes par la fen\u00c3\u00aatre pendant que le minivan avale les kilom\u00c3\u00a8tres. C&rsquo;est le plateau de <em>fruites<\/em> et les sandwiches aux \u00c5\u201cufs. C&rsquo;est Salom\u00c3\u00a9 Suah et sa tante Etta qui vous chouchoutent \u00c3\u00a0 la Angel&rsquo;s Guesthouse de Ganta.<br \/>\nC&rsquo;est le flic des stup&rsquo; lib\u00c3\u00a9rien qui se fait son beurre en \u00ab\u00a0aidant\u00a0\u00bb les passagers du minivan aux checkpoints de la fronti\u00c3\u00a8re et les 12000 francs Guin\u00c3\u00a9ens qu&rsquo;il renonce \u00c3\u00a0 te soutirer. C&rsquo;est apprendre les devises et quand tu finis par jongler sans difficult\u00c3\u00a9 entre dollars US et lib\u00c3\u00a9riens en passant par l&rsquo;euro et les francs guin\u00c3\u00a9ens. C&rsquo;est ce pique-nique de bananes, pain et viande s\u00c3\u00a9ch\u00c3\u00a9e que tu manges dans un coin dans le noir parce que les villageois et les r\u00c3\u00a9fugi\u00c3\u00a9s ont faim, et ce gosse de 3 ans qui vient te voir, c&rsquo;est cet instant de l\u00c3\u00a2chet\u00c3\u00a9 o\u00c3\u00b9 tu ne veux pas avoir de r\u00c3\u00a9ponse pour lui, c&rsquo;est trouver des mots malgr\u00c3\u00a9 tout. C&rsquo;est apprendre rapidement le prix du pain, de l&rsquo;essence, du riz et des sachets d&rsquo;eau min\u00c3\u00a9rale. C&rsquo;est Glenna, la photographe du HCR qui t&#8217;embarque avec elle dans son 4&#215;4 pour un trip de 4 jours dans le sud et tout ce qu&rsquo;elle t&rsquo;apprend sur le Liberia. C&rsquo;est pr\u00c3\u00a9f\u00c3\u00a9rer prendre la moto \u00c3\u00a0 un taxi, malgr\u00c3\u00a9 la poussi\u00c3\u00a8re, parce que tu t&rsquo;y sens bien plus libre et confortable. Ce sont les arr\u00c3\u00aats en pleine nuit sur les routes guin\u00c3\u00a9ennes et te d\u00c3\u00a9gourdir les jambes chancelantes et les yeux tout col\u00c3\u00a9s de sommeil.<br \/>\nC&rsquo;est le plan drague foireux d&rsquo;un militaire guin\u00c3\u00a9en qui pue l&rsquo;alcool \u00c3\u00a0 l&rsquo;un des 6 checkpoints de la fronti\u00c3\u00a8re. C&rsquo;est ce dernier soir \u00c3\u00a0 Conakry et les bi\u00c3\u00a8res offertes par un ancien trafiquant de diamants au Sierra Leone. C&rsquo;est la vague incongruit\u00c3\u00a9 de bosser tes photos en \u00c3\u00a9coutant Tame Impala et Jefferson Airplane. Ce sont les premiers mots qu&rsquo;ils te disent \u00ab\u00a0on a faim\u00a0\u00bb. C&rsquo;est la deuxi\u00c3\u00a8me phrase qu&rsquo;ils te disent \u00ab\u00a0emmenez-nous avec vous\u00a0\u00bb. C&rsquo;est la tension \u00c3\u00a0 ton arriv\u00c3\u00a9e et tes explications pour essayer de la d\u00c3\u00a9samorcer en douceur. C&rsquo;est le 4&#215;4 qui s&#8217;embourbe sur la piste du retour. C&rsquo;est le bonheur intense d&rsquo;une douche froide au seau apr\u00c3\u00a8s une bonne journ\u00c3\u00a9e de boulot. C&rsquo;est Laurentine qui se moque gentiment de toi apr\u00c3\u00a8s que t&rsquo;as appris \u00c3\u00a0 piler la p\u00c3\u00a2te de manioc. Ce sont les gamins des villages qui te font des grands hellos et leurs rires quand tu leur r\u00c3\u00a9ponds.<br \/>\nC&rsquo;est l&rsquo;\u00c3\u00a9chelle des distances qui va de \u00ab\u00a0pas loin\u00a0\u00bb \u00c3\u00a0 \u00ab\u00a0tr\u00c3\u00a8s loin\u00a0\u00bb en passant par \u00ab\u00a0un peu loin\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0pas trop loin\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le d\u00c3\u00aener des championnes le premier soir \u00c3\u00a0 Ganta, fait de figolus, de bi\u00c3\u00a8re et de barres de c\u00c3\u00a9r\u00c3\u00a9ales, parce que tout est ferm\u00c3\u00a9. C&rsquo;est Ralph qui vous fait inviter \u00c3\u00a0 dormir chez le superintendant de la ville parce que la seule guesthouse de Buutuo est prise par le CICR. C&rsquo;est le pastis local offert par les types de MSF le soir \u00c3\u00a0 leur base dans un village. C&rsquo;est cette jeune r\u00c3\u00a9fugi\u00c3\u00a9e et son b\u00c3\u00a9b\u00c3\u00a9 d&rsquo;une semaine tellement malade et br\u00c3\u00bblant de fi\u00c3\u00a8vre que vous les prenez dans le 4&#215;4 pour revenir \u00c3\u00a0 la ville la plus proche \u00c3\u00a0 un jour de marche. Ce sont les gosses apathiques, au regard d\u00c3\u00a9connect\u00c3\u00a9 qui ont tous le palu.<br \/>\nC&rsquo;est compter le nombre de passagers dans les transports collectifs que tu prends et rigoler en arrivant \u00c3\u00a0 16 pour une 505 et 26 pour un minivan. C&rsquo;est la chance que tu travailles sans rel\u00c3\u00a2che et qui te fait un clin d&rsquo;\u00c5\u201cil et un petit sourire aguicheur en coin. Ce sont tes photos dont tu n&rsquo;entrevois finalement la qualit\u00c3\u00a9 que dans les regards de ceux qui les voient. Ce sont les couleurs changeantes, la tomb\u00c3\u00a9e de la nuit toujours aussi rapide et cette demi-heure de lumi\u00c3\u00a8re incroyable. Ce sont les \u00c3\u00a9clairs qui illuminent la brousse tous les soirs, des d\u00c3\u00a9charges d&rsquo;\u00c3\u00a9lectricit\u00c3\u00a9 statique sans tonnerre et sans pluie. C&rsquo;est arriver couvertes de poussi\u00c3\u00a8re apr\u00c3\u00a8s avoir d\u00c3\u00bb prendre des motos pour la visite du n\u00c2\u00b03 de l&rsquo;ONU au camp de Bahn et le regard incr\u00c3\u00a9dule du personnel du HCR en vous voyant. Ce sont les r\u00c3\u00a9dac&rsquo; chefs qui te promettent-jur\u00c3\u00a9-ptiou de te rappeler parce que le sujet est <em>tr\u00c3\u00a8s int\u00c3\u00a9ressant<\/em> et pas couvert et ne le font pas. C&rsquo;est la frustration de ne pas arriver \u00c3\u00a0 faire certaines photos en lumi\u00c3\u00a8re quasi inexistante, ces instants que tu n&rsquo;arrives pas \u00c3\u00a0 saisir, le doute qui surgit et t&rsquo;attrape \u00c3\u00a0 la gorge, c&rsquo;est s&rsquo;\u00c3\u00a9loigner, s&rsquo;asseoir trois minutes pour ne pas balancer ton appareil par terre, c&rsquo;est ne pas renoncer, c&rsquo;est respirer et recommencer jusqu&rsquo;\u00c3\u00a0 ce que tu r\u00c3\u00a9ussisses &#8212; <em>giving yourself the right to get better<\/em>.<br \/>\nCe sont les signes que tu apprendre le dernier jour \u00c3\u00a0 Conakry pour prendre les taxis collectifs qui sillonnent la ville et les regards mi-amus\u00c3\u00a9s, mi-perplexes que les guin\u00c3\u00a9ens te lancent. C&rsquo;est devoir prendre des photos \u00c3\u00a0 6h le dernier matin de reportage, ton \u00c3\u00a9puisement et ta journaliste qui le sent et qui guide ton regard.  Ce sont les sachets et bouteilles d&rsquo;eau que tu donnes \u00c3\u00a0 tous les r\u00c3\u00a9fugi\u00c3\u00a9s que tu croises sur les routes et les pistes. Ce sont les coups de soleil sur le nez et le front masqu\u00c3\u00a9s par une int\u00c3\u00a9ressante couche de poussi\u00c3\u00a8re orang\u00c3\u00a9e. Ce sont les papillons bleu, rouge ou orange vif que tu aper\u00c3\u00a7ois dans la for\u00c3\u00aat et ceux de nuit, sombres, de la taille de petites chauve-souris.<br \/>\nC&rsquo;est perdre 20 ans en montant dans la peugeot familiale taxi-brousse et savoir que celle de ton enfance roule encore s\u00c3\u00bbrement quelque part en Afrique de l&rsquo;Ouest. C&rsquo;est Mariata qui te fait des spaghettis super bons le soir du retour ? N&rsquo;z\u00c3\u00a9r\u00c3\u00a9kor\u00c3\u00a9 avant que tu reprennes la route le lendemain. Ce sont les pilotes d&rsquo;h\u00c3\u00a9licopt\u00c3\u00a8re sud-africains que tu croises dans la guesthouse d&rsquo;une ville perdue et vos discussions sur l&rsquo;Afrique. C&rsquo;est la patronne de l&rsquo;h\u00c3\u00b4tel Alvino \u00c3\u00a0 Ganta qui essaie de t&rsquo;arnaquer en te faisant payer tr\u00c3\u00a8s cher une voiture qui ne d\u00c3\u00a9marre pas. C&rsquo;est te faire voler b\u00c3\u00aatement ton vieux portable d\u00c3\u00a9bloqu\u00c3\u00a9 un des derniers jours.<br \/>\nCe sont les musiques qui te trottent dans la t\u00c3\u00aate par intermittence et qui t&rsquo;accompagnent doucement pour te faire avancer. C&rsquo;est l&rsquo;Afrique qui te fout le c\u00c5\u201cur en vrac \u00c3\u00a0 chaque fois. C&rsquo;est apprendre sans cesse et te rendre compte que tes limites sont bien plus loin que tu ne le craignais ou ne l&rsquo;imaginais. C&rsquo;est retrouver ta vie, ton confort, tes amis et ta famille la t\u00c3\u00aate pleine de ces regards qui t&rsquo;ont transperc\u00c3\u00a9e.<br \/>\nC&rsquo;est bouger, inlassablement, histoire de ne pas mourir tout de suite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La piscine de l&rsquo;ancienne maison de Samuel Doe \u00c3\u00a0 Zwedru &#8211; mars 2011 C&rsquo;est partir en hiver et revenir au printemps. C&rsquo;est traverser une ville immense \u00c3\u00a0 trois heure de mat&rsquo; en taxi et tes retrouvailles le c\u00c5\u201cur joyeux avec la chaleur, les sons, les odeurs et les lumi\u00c3\u00a8res. C&rsquo;est ton premier road-trip de 1000 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[16],"tags":[88,192,193,52],"class_list":["post-1538","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-le-plus-hum-metier-du-monde","tag-afrique","tag-guinee","tag-liberia","tag-reportage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1538","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1538"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1538\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1542,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1538\/revisions\/1542"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1538"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1538"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/julietterobert.com\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1538"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}