Elle a frappé à ma porte tout à l’heure, la veille d’encore un anniv’, et s’est plantée à l’entrée, les poings bien serrés dans les poches de son pantalon rouge, son préféré. dix ans elle devait avoir, à tout casser, encore bronzée des vacances d’été passées à crapahuter dans les montagnes, ses cheveux blonds cendrés coupés au carré, avec cette mèche devant qui lui mangeait la moitié du visage. aux genoux, son pantalon avait une curieuse teinte verdâtre, j’ai deviné en dessous les croûtes arrachées sanguignolantes des chutes de vélo, les cicatrices des ronciers sur les mollets, gagnées de haute lutte en cueillant des mûres ou en construisant une cabane. j’aurais même pu parier que dans ses poches, il y avait un canif et des billes mais j’ai pas demandé. je l’ai juste faite entrer.
elle a regardé mon studio autour d’elle, les piles de cds, mon bureau à marée haute, les négatifs qui s’entassent, mon sac photo débordant de matos en vrac, mes bouquins partout et mes photos aux murs, avec une mine curieuse mais méfiante.
- c’est là que t’habites, en vrai ? elle a commencé.
- yep, j’ai dit avant de m’excuser de pas avoir passé l’aspirateur.
- mais c’est MINISCULE !
j’ai senti qu’on allait en avoir pour un moment. j’ai rien dit sur les loyers à paris, je lui ai montré la vue sur les toits.
- c’est petit mais c’est chez moi, j’ai ajouté.
elle m’a même pas regardée.
- et t’as même pas de jardin ??!
- non.
elle a eu l’air tellement horrifié que ça m’a passé l’envie de sourire.
- mais où tu vas faire du vélo alors ?
c’est difficile de mentir à une gosse de dix ans à tout casser
- ben dans paris mais le pneu arrière est crevé…
- …
- …. mais je vais le réparer, hein, j’ai dit très vite.
- bon.
j’ai senti que ça irait, pour cette fois.
- et tu travailles ?
- oui
- t’es chercheuse comme papa ?
- heu…non.
je savais bien que ça viendrait sur le tapis.
- alors t’es médecin ?
- ahem…non, non plus.
elle a eu l’air interloqué, comme si elle se demandait à toute vitesse ce que je pouvais avoir comme job sans arriver à trouver.
- t’es archéologue ? pianiste ? physicienne ?
- ben…non…je suis photographe.
elle a ouvert des grands yeux, sidérée. puis de nouveau de la méfiance dans son ton.
- c’est vrai ?
- ouep !
j’étais assez fière de lui faire la surprise en fait. elle s’est radoucie. évidemment, j’ai pas dit que j’en vivais pas, je suis pas folle non plus.
- ok c’est la classe ! et tu voyages tout le temps alors comme t’es photographe ? t’es photographe pour géo ? t’as fait le tour du monde ? t’es allée en afrique ?
elle regardait une photo au mur, un bout de tirage de mon rapport de stage en labo où j’avais tiré un reportage dans un pays d’afrique noire.
- ben… non, je voyage pas tellement et je suis pas allée en afrique.
elle a pas répondu.
- désolée, j’ai ajouté.
je voyais bien qu’elle était un peu déçue alors j’ai repris,
- mais je suis allée en australie.
j’ai eu un peu honte de moi, c’était bas comme tentative pour l’amadouer, mais ça a marché. elle m’a dévisagée, les yeux brillants d’un coup.
- c’est VRAI ??
- oui, j’ai souri.
- c’est comment ? t’avais l’impression de marcher la tête à l’envers ? t’es allée dans le désert ? t’a vu des kangourous ? et des requins ?
- yep, j’en ai vu, mais je suis pas allée dans le desert, je suis restée sur la côte est.
je lui ai raconté un petit peu l’australie. elle a rien dit mais je voyais bien qu’elle était contente. presque rassurée.
- t’es allée où d’autre ?
- à new york, au maroc, en italie, à montreal, los angeles…
et je lui ai raconté new york et montreal et ce dont je me rappelais du maroc et de l’italie. pas tout new york, juste quelques trucs bien, les buildings, central park, tout ça, j’ai gardé le reste pour moi, c’était pas la peine non plus de lui dire que les sentiments c’est rien que des conneries.
- bon, elle a juste dit, comme si elle soupesait le tout, se demandant où ça clochait.
elle a vu Velvet, ma chatte tarée qui s’étirait sur mon lit et lui a jeté un regard dédaigneux.
- t’as un bateau ? elle a repris en braquant de nouveau ses yeux verts dans les miens
- hmm…non.
là, j’ai vu que je l’avais trahie, elle était un peu en colère.
- t’as même pas un bateau ?? tu sais faire du bateau au moins ?
- un peu, j’ai dit. et on a réparé le dériveur de maman.
- ben pourquoi t’en fait pas alors ?
tu dis comment à une gosse que juste t’as pas le temps, que t’as pas de thunes, que t’as la tentation d’embarquer là sur un coup de tête souvent mais que tu flippes, que t’as d’autres priorités, que c’est comme ça et qu’on verra plus tard ?
je n’ai pas trouvé d’autre moyen de lui dire ça, ça faisait un peu les pauvres excuses d’adulte, j’étais plus très fière de moi.
elle a levé les sourcils, condescendante.
- ben t’es con.
ça m’a fichu une claque. mais je ne l’ai pas envoyée bouler, elle avait raison quelque part. evidemment, il a fallu qu’elle en rajoute :
- et comment tu vas le faire ton tour du monde, hein ?
- je sais pas.
soudain, j’étais très très fatiguée. elle avait un avantage, elle le savait, alors elle l’a poussé à fond :
- bon, et t’as un amoureux au moins ?
- non.
elle a levé les yeux aux ciel, limite furieuse.
- mais t’es trop nulle !!
- ouais, ben dis moi où t’en es avec nicolas, j’ai rétorqué. vous vous embrassez toujours pas derrière l’école ?
- éééh, t’es dégueue ! ça va pas la tête ! on est juste A-MIS !
- …
- … et de toute façon, on est trop petit pour savoir ce que c’est l’amour, elle a terminé d’un ton très docte.
j’ai rigolé.
- ah ouais, c’est vrai j’avais oublié… ben t’es bien barrée toi aussi. moi je crois que tu sais très bien, mais que t’as juste un peu la trouille, pas vrai ?
et vlan. à son tour aussi un peu.
petite peste.
- ouais, ben maman elle dit qu’il faut attendre d’être grand, vraiment grand pour être amoureux et après on se marie.
je l’ai regardée et j’ai dit doucement :
- tu sais, des fois, même les mamans peuvent se tromper. et c’est pas si grave que ça.
elle a réfléchi à ça deux minutes, l’air concentré pendant que j’allumais une cigarette puis elle a repris son interrogatoire.
- et est-ce que tu sais conduire alors ?
j’avais un peu l’impression qu’elle me suppliait.
- yep, j’ai répondu. et c’est hyper bien.
elle a eu l’air envieux. parfait.
- et…c’est difficile le bac ? elle a repris comme si elle me demandait un secret.
j’ai souri,
- nope, fingers in the nose. tu peux continuer à bouquiner tranquillement et à faire tes exercices de BLED en deux minutes le matin avant d’aller à l’école.
elle a ouvert les yeux tout grand.
- comment tu sais ça ?? c’est même pas vrai !
j’ai fait le geste “mon oeil”, elle a eu l’air gêné, puis elle a souri en haussant les épaules.
- il fallait bien que je finisse mon robin des bois.
ça m’a paru logique à moi aussi, au fond. mais son air méfiant a reapparu :
- tu vas toujours dans les montagnes en vacances ?
- oui, même sans les parents. mais il a pas fait beau, on s’est pas trop baladé en fait.
elle a eu l’air un peu méprisant pour le coup.
- j’parie que t’es pas allée sur le mont-blanc, t’es pas allée dans le desert, tu fais pas d’alpinisme, t’es MEME PAS UN PEU UNE EXPLORATRICE, T’AS MEME PAS D’AVENTURES ??
je savais bien qu’on en arriverait là. je savais bien que j’avais pas d’autre réponse que “ben non” à ça. j’ai failli dire que moi, je pouvais manger des pizzas tous les soirs si j’en avais envie, pour rattraper un peu, mais quand je l’ai vue scandalisée comme ça, j’ai rien trouvé à dire du tout. j’aurais pu lui dire que la vie d’adulte, c’est différent de l’imagination d’un môme et qu’elle verrait en grandissant haha. ça me paraissait trop cruel alors je me suis tue.
- tu crains, elle a juste lâché un brin tristement.
- mais c’est ta faute un peu aussi ! tu m’as jamais demandé de te promettre quoi que ce soit, tu sais même pas ce que tu veux vraiment alors comment veux-tu que je le sache ?? je suis pas milliardaire tu vois et je peux pas être robin des bois, je peux pas être un de tes héros de bouquins !
- je sais… tant pis…
c’est ce tant pis qui m’a fait le plus mal. j’ai eu envie de lui dire de laisser un peu ses romans de côté. et puis non, j’ai pensé qu’elle aurait bien le temps.
j’ai entendu soudain la voix de ma mère hurler à table dans la cage d’escalier. interloquée, j’ai regardé la môme. elle s’est un peu tortillée sur place,
- ça fait trois fois qu’elle appelle…
- oh…
-… faut que j’y aille.
- mais j’ai rien entendu avant.
elle a haussé les épaules.
- normal.
- ah…
elle a ouvert la porte et s’est ruée dans le couloir, en glissant un rapide “salut” au passage. j’allais refermer quand elle est revenue sur ses pas. elle a enlevé une main de sa poche et a ouvert son poing fermé, dans sa paume, il y avait une petite chose fragile aux ailes frémissantes.
- tiens…il y en avait plein là où on était cet été, elle a dit gravement.
- oh…papilio machaon…ça fait super longtemps que j’en ai pas vu un en vrai, y’en a plus beaucoup…
- je sais.
elle a souri en hochant la tête et s’est enfuie à toute vitesse. j’ai murmuré merci, mais elle avait déjà disparu, dans le couloir derrière elle, il n’y avait plus que le bruit curieux d’un vélo en roue libre.

Génial, ce texte. Joyeux anniversaire et tout :)
merki (:
on se voit au zénith tout à l’heure ou bien ?
wow
salut toi, ça fait longtemps. Ton texte m’a bien foutu les boules, c’est très beau.
J’espère qu’on aura l’occasion de se croiser un de ces 4.
En attendant je t’embrasse, et te souhaite un bon anniversaire, donc…
Eric