J’étais en train de faire une sélection de photos de reportages tout à l’heure quand je me suis posée une bonne question (ne jamais perdre une bonne occasion de procrastiner, telle est ma devise) : est-ce que certaines de mes retouches sont pas un peu too much ? Est-ce qu’il vaut mieux que je montre une interprétation ou une photo aussi peu bossée que possible ? Pourtant, j’en fais pas des masses de retouches en couleur.

ça m’a fait repenser au débat autour des retouches avec photoshop, lancé par le jury d’un prix photo au Danemark, qui avait demandé à un photographe de montrer les fichiers RAW (bruts) et les photos finales, pour juger s’il avait triché ou si c’était acceptable.

La plupart des posts et commentaires que j’ai pu lire à ce sujet trouvaient que les photos définitives étaient inacceptables.
Allez deux exemples pour savoir de quoi on parle (je ne cite pas le nom du photographe exprès : à sa demande, des articles ont été retirés et on ne trouve malheureusement plus beaucoup de photos avant/après de son reportage)

Avant :

Après :

Avant :

Après :

C’est vrai que c’est un peu too much, mais de là à le virer du concours ?? A ma connaissance, il n’a pas gommé de bague, de bourrelets, il n’a pas rajouté de fumée… J’ai l’impression qu’il a juste bossé sa photo par zones, ajoutant plus ou moins de contraste selon les endroits pour mettre en valeur certaines parties de la photo et déboucher les ombres. Il y est allé un peu fort, vu que certaines couleurs ont un peu viré et que ça pète aux yeux, mais dans l’ensemble, ça me parait pas effarant.

Après tout, un fichier RAW, c’est un tas de pixels bruts, un peu gris, qui ne demande qu’à être interprété (avec une petite voix qui dit “oh oui, retouche-moi”), et je ne suis pas sûre que le sens même de ces images ait été radicalement transformé. Si ça avait été le cas, ça serait différent.
Tout comme un négatif qui est un paquet de grains d’argent qui gémissent sous l’agrandisseur “oh oui, maquille-moi”. Est-ce qu’on fait chier le tireur de Nachtwey ou celui de Salgado en leur disant “ouhlala, surtout pas trop de contraste les mecs, et bossez-moi pas tout ça par zones hein”. Alors que c’est leur job même de faire ça, d’interpréter le nég et d’en tirer la quintessente moelle. J’aimerais assez qu’on montre leurs negs bruts à côté des tirages def, qu’on voit ce qui est retenu, ce qui est poussé et mis en valeur, comment l’image est refermée sur les côtés, les différentes zones de contrastes etc. Tout ce qu’on peut voir d’ailleurs dans n’importe quel manuel de tirage. (oué, je pense surtout à celui de Bachelier)
Pourquoi ce qui est normal (et jugé indispensable) en noir et blanc est intolérable en couleur ?
Parce que le n&b a une aura particulière ? parce qu’on croit que tout le noir et blanc est fait sous agrandisseur ? Ou parce que photoshop c’est le diable ? Dans le tirage couleur traditionnel, tout ce qu’on pouvait changer, c’était la densité et la balance des couleurs, d’où l’importance de bien choisir son film et son papier. Évidemment, photoshop c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres par lesquelles passent tous les abus.
En voilà 9 répertoriés sur 10000words, il y a des trucs autrement plus flippants que de faire une photo qui pète un peu trop aux yeux.

Beaucoup ont pointé vers le blog de Reuters et le post d’un rédac chef qui donne les do’s and don’ts de la retouche chez Reuters. Le plus intéressant dans ce post, c’est un commentaire : “le journalisme n’est pas la notation scientifique d’observations empiriques. Le meilleur journalisme expose, explique et promeut une perspective. [..] si le photographe est neutre, il n’y a pas de message et c’est une perte de temps. [...] Without message, there’s no purpose.”

Ma foi, ça se défend. Et en plus, ça répond un peu à ma question originelle.
(Ah et pour rire, je les ai passées en niveaux de gris, ces photos scandaleuses, et ben les retouches se tiennent carrément.)(Tiens, d’ailleurs, pourquoi on renie pas les photojournalistes qui font des photos en n&b, d’abord ? Après tout, ils transforment la réalité, vu qu’elle est en couleur, alors hein ?)

D’autres opinions intéressantes chez Esprit Blog et Contre-Champ, même si je suis pas de leur avis.

5 blablas sympas

Friday, 3 July 2009

Ce qui compte finalement, c’est le pourquoi de la retouche. C’est là qu’il faut poser ses limites, en terme d’éthique et de vision. La photo en soit est une interprétation de la réalité, pas la réalité elle même. Tu parles de N&B, mais en couleur aussi, chaque film “interprête”, quand aux firmwares, ils se lâchent carrément en triturant les images à l’insu de notre plein gré.

A mon sens, ce processus d’interprétation doit se prolonger jusqu’à la production de l’image finale. On a une matière de base (négatif analogique ou digital) et on en extrait quelque chose. L’image de la portée musicale et de l’interprète proférée par tonton Ansel est assez juste je trouve. Il passait lui même des heures à masquer.

Maintenant est-ce qu’il faut se laisser aller à l’improvisation, utiliser l’effet pour l’effet ou amener dans l’image des choses qui n’existent pas ? On risque vite de sombrer dans le mauvais goût je crois.

Finalement, je crois que tout ce foin autour de Photoshop vient de la méconnaissance qu’ont habituellement les gens des procédés de tirages d’avant le numérique, couplé à l’illusion qu’en digital tout est facile, se fait tout seul, et qu’il y a un bouton quelque part pour transformer une image de merde en un truc somptueux.

-ju

Friday, 3 July 2009

ouep, assez d’accord avec tes points. Ce que je n’ai pas vraiment soulevé, c’est qu’on dirait qu’il y a encore des gens qui s’imaginent qu’une photo EST la réalité et non son interprétation. c’était peut-être pas clair dans mon post.
Donc déjà on interprète nécessairement en prenant la photo, mais on interprète aussi en bossant la photo après.

L’inconvénient en news, c’est que t’as pas forcément le temps ni le bon écran pour faire des corrections valables, c’est ce qui m’attire pas dans les photos de grosses agences, techniquement excellentes mais sans vraiment d’identité propre du photographe.

Après, je ne dis pas qu’il ne faut pas mettre de limites, surtout en photojournalisme, et c’est en réfléchissant un peu au sens des images qu’on trouve cette limite, ce que ça apporte ou pas. Je suis assez partisane d’éviter le superflu. Quant aux vrais trucages d’images, ajouts etc., ça me parait à exclure. On sort de l’interprétation pour aller carrément dans la recréation.

Je crois que Photoshop et le numérique ont globalement simplifié tout un tas de choses, sans non plus tout rendre accessible avec juste un clic, mais le cheminement reste sensiblement le même.

Friday, 3 July 2009

Bonjour

Merci de faire ce (long) prolongement à cette note d’Espritblog.

Le problème n’est évident pas aussi manichéen que “oh, les méchants utilisateurs de photoshop”. Le problème (pour moi), c’est quand la retouche modifie les informations de la photo (dans le cas d’une photo de presse je précise)

Pour prendre la première photo d’Haïti (la femme). La première photo raw met en avant un élement très important de la scène (je dis cela en connaissance de cause, je connais bien ce pays et le lieu photographié) : la poussière, qui a recouvert la ville durant plusieurs semaines suite aux inondations.

Or, sous l’effet photoshop, la poussière, qui a pris une couleur marron, ressemble à de la terre qui a été retournée, comme dans un tremblement de terre…

L’information est alors erronée. Ca peut paraître anecdotique, mais pour moi, ce sont des petits détails très importants.

Voilà, je me permets simplement de vous signaler qu’Espritblog a lancé justement un site sur cette question de la photographie. Il n’y a pas que la question de l’usage de photoshop bien évidemment, mais il y a pas mal d’élements sur ce thème

http://www.oeilduviseur.com

Saturday, 4 July 2009

Bonjour

Merci de faire un petit prolongement, via ce lien, à la note d’Espritblog.

Je signale juste un projet qu’on mène et qui cadre complètement avec ces réflexions : un projet où les photographes viennent raconter le hors champ de leurs photos.

http://www.oeilduviseur.com

Notamment sur la question de la subjectivité, l’un des photo-journalistes l’explique assez bien… (écouter le bonus sous la photo)

http://oeilduviseur.espritblog.com/index.php/2009/06/28/pierre-morel-mon-lycee-ma-vie/

-ju

Saturday, 4 July 2009

Hello Jean,

Déjà, navrée que les commentaires n’apparaissent que maintenant, mon filtre à spams laisse à désirer !

Effectivement, je ne connais pas Haïti, donc difficile de juger s’il y avait une fausse information. J’avoue que de mon point de vue, c’est un détail, notamment parce qu’avec une bonne légende, on aurait mieux compris de quoi il s’agissait. Mais je comprends bien votre point de vue, qui se défend, à force de négliger les détails, on peut finir par négliger le reste…
J’ai volontairement un peu caricaturé le débat photoshop/pas photoshop, alors que ça ne se résume pas à ça, mais plus comme le dit Benrouf, au pourquoi du comment de ce qu’on fait.

Et merci pour les liens vers l’Oeil du viseur, j’ai découvert le site hier, c’est super intéressant ! donc bravo et bonne continuation sur ce projet.

dire un truc ?